L’œil de Fénelon

Édition automne-hiver 2025-2026
← Retour à la liste des articles

Polymarket

La licorne qui divise. Vers une nouvelle économie de la prédiction ?

Édition automne-hiver • Auteur : Clément Billières

Alors que nous traversons un contexte de volatilité géopolitique (sur divers plans du globe) et d'incertitude économique, les marchés de prédiction n’ont jamais connu d’expansion aussi fulgurante. Parmi eux, Polymarket s’impose comme la plateforme pionnière. Sa stratégie combine une finance décentralisée¹ (DeFi), un usage de la blockchain² et bien sûr l’économie comportementale³. Si ce nom ne vous dit rien, c’est parce que cette société financière ne date que de 2020, fondée alors par Shayne Coplan, diplômé en informatique également connu comme le « plus jeune milliardaire ».

En octobre 2025, Polymarket négocie une levée de fonds record visant une valorisation de 15 milliards de dollars, contre 1 milliard seulement en juin (et 8 milliards aujourd’hui). Cette trajectoire interroge : comment une plateforme fondée sur des paris informationnels peut-elle redéfinir les mécanismes de l’allocation des ressources et de la formation des anticipations ?

Comment fonctionne Polymarket ?

A la frontière entre un marché informationnel et une pure idée spéculative, Polymarket repose sur un principe simple : permettre aux utilisateurs de parier sur des événements futurs (élections, décisions de banques centrales, résultats sportifs, etc.) via des contrats « intelligents ». Chaque pari constitue une position spéculative sur une probabilité, traduite en prix de marché. Par exemple, si le contrat « Trump sera réélu » s’échange à 0,62 $, cela signifie que le marché estime à 62 % la probabilité de sa victoire (Le volume du contrat « Trump réélu » atteignait 2,5 milliards de dollars avant les élections). Plus concrètement, le contracteur ayant perdu son contrat (issue inverse à celle espérée) abandonne le montant investi, qui est réparti entre les gagnants. Il diffère d’un pari sportif car la plateforme ne prend aucune commission (Polymarket se finance essentiellement par des capitaux-risque, la valorisation de ses actifs et l’effet réseau). Si les flux de capitaux venaient à décroître, la nouvelle coqueluche de Wall Street en pâtirait.

Capture d'écran du site Polymarket montrant un pari sur le gagnant 
de l'élection présidentielle américaine de 2024 (Trump à 64.1 % contre 33.1 % pour Harris)

Capture d’écran du site Polymarket (©Polymarket, 2025)
Image utilisée à des fins d’illustration dans le cadre d’un article journalistique scolaire

Ce mécanisme repose sur la théorie des anticipations rationnelles : les agents intègrent toute l’information disponible pour maximiser leur espérance de gain. Polymarket devient ainsi un agrégateur d’informations dispersées, plus réactif que les sondages ou les analystes traditionnels. C’est d’ailleurs en s’inspirant des travaux de Robin Hanson, professeur de l’université de George Mason (Virginie), que Coplan crée Polymarket.

Polymarket, une idée qui séduit ? Une valorisation en croissance exponentielle, l’indicateur de changement structurel ?

Si cette plateforme décentralisée du marché prédictif a été créée il y a cinq ans, cela ne l’empêche pas de suivre une croissance à quatre chiffres que peuvent lui jalouser plusieurs autres sociétés. En effet, la valorisation de Polymarket suit une croissance de 1400 % en quatre mois. Mais comment justifier une envolée si spectaculaire ? D’autant plus que la plateforme a été bloquée dans de nombreux pays, à l’image de la France, car elle enfreint nos droits sur les jeux d’argent. Il est toutefois à noter que bien qu’elle soit interdite en France et à ses citoyens, elle demeure aisément accessible par l’usage d’un VPN (nous ne vous encourageons pas à la tester car il s’agit d’un délit). Revenons plutôt sur son ascension fulgurante et ses raisons. Cet essor s’explique par divers facteurs.
Tout d’abord l’entrée de capitaux institutionnels tels que l’Intercontinental Exchange qui a investi 2 milliards de dollars début octobre y joue un rôle important. Le propriétaire de la bourse de New York (ICE) soutient donc sa croissance en assurant les investisseurs qu’il s’agit d’un « investissement stratégique ».
Par ailleurs la plateforme suit un effet de réseau (plus les utilisateurs sont nombreux, plus les marchés sont liquides et précis). C’est ainsi que la plateforme atteint des volumes d’échange records : plusieurs millions de dollars par jour sur des événements politiques ou économiques majeurs, à l’instar d’une potentielle fin de Shutdown aux Etats-Unis.

Capture d'écran du site Polymarket montrant un pari sur la date de la fin
du « shutdown » (la paralysie partielle des administrations) américain de 2024

Capture d’écran du site Polymarket (©Polymarket, 2025)
Image utilisée à des fins d’illustration dans le cadre d’un article journalistique scolaire

Un marché en quête de devenir ? Doit-il pour l’instant être évalué par chaque acteur ?

Cependant avec les enjeux économiques que la plateforme comporte et les limites réglementaires qui sont ou vont être conduites, Polymarket soulève des questions fondamentales : l’information est-elle réellement transparente ? Car si les marchés de prédiction peuvent réduire l’asymétrie informationnelle et sont plus précis que les sondages, ils peuvent aussi l’amplifier si manipulés (ex potentialité de manipulation d’une idée par une entité à grandes capacités financières).
De plus, la CFTC (Commodity Futures Trading Commission) s’interroge sur la légalité de certains contrats assimilables à des jeux d’argent. Il est ainsi nécessaire de rappeler que la plateforme avait été suspendue sous le mandat démocrate de Biden et soumise à une enquête du FBI. L’arrivée de Trump, « le président qui soutient les cryptos » a ainsi été la bienvenue et a permis de libérer la plateforme de sa pression juridique. Ironie du sort ? Barron Trump, fils de l’actuel président est nommé par la suite « conseiller stratégique ». En janvier 2022, Polymarket a été condamné à une amende de 1,4 million de dollars américains par la CFTC et a reçu une ordonnance de mise en demeure pour des violations réglementaires, notamment pour défaut d'enregistrement en tant que « Swap Execution Facility ». Selon la CFTC, Polymarket a offert une « coopération substantielle tout au long de l'enquête, ce qui a permis à l'entreprise de recevoir une amende moins élevé ».
Enfin, les marchés de prédiction sont sensibles aux biais cognitifs (effet de récence, heuristique de disponibilité), ce qui peut fausser les signaux économiques (ex : bulles spéculatives avec celle d’Internet).

En somme ?

Polymarket incarne une mutation profonde de l’économie de l’information : la transformation des anticipations en actifs négociables. En mobilisant les outils de la finance décentralisée, elle redéfinit les frontières entre spéculation, prévision et connaissance collective. Si sa valorisation de 15 milliards de dollars témoigne d’un engouement sans précédent, elle appelle aussi à une réflexion sur les risques systémiques, les enjeux éthiques et les conditions d’une régulation adaptée. Dans un monde incertain, Polymarket pourrait bien devenir le baromètre de nos croyances économiques.

SOURCES :
•Le site Polymarket
Polymarket, le lucratif "marché prédictif" - BFM Business